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60 ans du CFJ - 40 ans pour un métier (1)


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Publié le dimanche 16 octobre 2005 par gregoire.lemarchand dans la catégorie
A l'occasion des 40 ans du CFJ, en 1986, le CFPJ publie un ouvrage intitulé : "CFJ 40". A l'intérieur, Quarante ans pour un métier retrace l'histoire des quarante premières années du Centre. Voici la Ire partie.


1) Les enfants de la Résistance

2) Le métier dans la peau


Les enfants de la Résistance


Juillet 1986, 33, rue du Louvre. Les cinquante étudiants de seconde année, diplômés il y a un mois, ont pris leurs fonctions dans cinquante rédactions. Leurs camarades de première année viennent de commencer un stage d'été de deux mois dans des "locales" aux quatre coins de la France. A la bibliothèque, jour après jour, des dizaines de jeunes gens se succèdent pour rédiger la lettre où ils expliquent pourquoi ils sont candidats à l'entrée au Centre de Formation des Journalistes. En septembre, ils seront plus de sept cents à se présenter à la sélection d'entrée. Dans les salles de cours des sixième et quatrième étages, des étudiants africains des écoles de Dakar et de Yaoundé ont pris la relève des Français pour un cycle de fin d'études de deux mois. Au septième étage, les derniers stagiaires de "Journalistes en Europe" font leurs préparatifs de départ, avant de céder la place à une nouvelle équipe de confrères venus des cinq continents pour "apprendre l'Europe" pendant un an. Au cinquième, on achève de composer sur ordinateur les programmes de la maison pour l'année prochaine et les corrections de deux nouveaux guides du CFPJ qui paraîtront à l'automne. Au troisième, des confrères parisiens travaillent l'anglais et l'espagnol dans les laboratoires de langue. Au deuxième, le Centre de Perfectionnement des Journalistes (CPJ) et le Centre d'information sur les Médias (CIM) dressent le bilan de l'année écoulée (3.000 stages de journalistes, et presque autant de non-journalistes venus étudier les techniques de la presse). Au premier étage, des sessions se poursuivent, et la salle de rédaction électronique continue de faire le plein. Dans les studios de radio et de télévision des sous-sols, des stagiaires de toutes nationalités préparent des journaux que personne n'entendra ni ne verra jamais, mais dont les auteurs seront connus demain de Haïti à Djibouti. C'est le CFPJ au creux de l'été. En septembre, les neuf niveaux de la maison redeviendront une ruche bourdonnante la vraie maison des journalistes à Paris.
Tout a commencé le 11 juillet 1946, il y a quarante ans. A l'époque, l'idée même de formation des journalistes n'existait pas en France. Le journalisme n'était pas considéré comme un métier ; on disait que c'était une "vocation". Comme si l'un excluait l'autre. On devenait journaliste, paraît-il, en vertu d'une espèce de "don ". En réalité, parce qu'on avait un brin de plume (pas suffisant pour devenir écrivain), un peu de culot et quelques relations. Il y avait, bien sûr, des exceptions.

Les jeunes hommes et les vétérans
Printemps 1946. La guerre est finie depuis moins d'un an. Une extraordinaire floraison de journaux (on comptera plus de trente quotidiens à Paris) a balayé la presse de la collaboration et ceux qui y écrivaient. Des résistants ont pris la direction de cette presse nouvelle. Quelques-uns ont de l'expérience. Beaucoup n'en ont aucune. La passion tient encore lieu de talent et le passé récent de certificat d'aptitude. Certains pensent que ce n'est pas suffisant pour assurer l'avenir d'une presse de qualité. Ils ne sont pas très nombreux à réfléchir aux moyens d'y remédier.
Une quinzaine de personnes sont réunies dans le salon du professeur Charles Richet, de l'Académie de Médecine, 15, rue de l'Université. Il y a là des vétérans de la presse d'avant-guerre, comme Léon Rollin, ancien patron des services étrangers de l'agence Havas, devenu directeur de Libération, et Raymond Manevy, ancien rédacteur en chef de Paris-Soir. Il y a Francisque Gay, directeur de L'Aube, Georges Altman, rédacteur en chef de Franc-Tireur, Eugène Morel, secrétaire général du Syndicat national des Journalistes, et quelques autres. Ils entourent deux jeunes hommes, qui sont à l'origine de cette réunion. L'un est Jacques Richet, fils du professeur. Quatre ans auparavant, il s'est engagé dans la Résistance en diffusant la feuille clandestine Défense de la France. En 1944, il a pris les armes, est devenu le chef d'un sous-secteur des partisans en Seine-et-Oise, s'est illustré dans la bataille d'Arthiès, dont il avait fait un véritable piège pour les convois allemands. Médaille militaire, croix de guerre, médaille de la Résistance... La citation qui accompagne sa Médaille militaire lui reconnaît "un sens de l'organisation et une envergure au-dessus de son âge". Il y a de quoi : il avait alors tout juste vingt ans. Il en a aujourd'hui vingt-deux. Il collabore à Franc-Tireur, à Combat, à Esprit. Il est journaliste... il veut devenir journaliste. Il se rend compte qu'il manque de métier et que beaucoup de ses jeunes confrères en manquent encore davantage.
A côté de lui, son ami Philippe Viannay qui, à 29 ans, est une des grandes figures de la Résistance. Diplômé d'études supérieures de philosophie, il a créé, dès 1940, le mouvement Défense de la France et le journal du même nom. Il y signait "Indomitus" des éditoriaux fulgurants où l'on peut aisément déchiffrer, entre deux appels à la lutte, une conception du journalisme et du journaliste. Le 22 mars 1942, il écrit : "Qu'est-ce qu'un être qui ne ressent pas de choc intérieur devant la vérité, qui n'est pas capable de dire : cela est ainsi, cela n'est pas ainsi ?". En exergue de son journal, il avait fait imprimer la fameuse phrase de Pascal : "Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger". C'était le ton de l'époque, mais la maxime reste bonne pour un enquêteur.
Après avoir créé avec Claude Bourdet le Mouvement de libération nationale, Philippe Viannay commande, en 1944, les F.F.I. de la Seine-et-Oise. A la libération, il entreprend de se battre pour ceux qui, comme lui, ont sacrifié une partie de leur jeunesse à la libération du pays, tandis que d'autres préparaient tranquillement leur carrière. Avec Michel Debré, François Bloch-Lainé, Yves Farges etc., il fonde le Centre de Formation Internationale. Le but du C.F.I., dit son manifeste, est "d'apporter aux jeunes gens ou jeunes filles qui se sont révélés dans le combat ou la clandestinité les moyens de se former et de trouver une situation en rapport avec leurs qualités". Faute d'argent, le C.F.I. ne parviendra à réaliser qu'une faible partie des buts ambitieux qu'il s'était donnés. Mais l'un au moins aboutira : le Centre de Formation des Journalistes.

"Une élite de caractère..."
Parmi les groupes "professionnels" qui s'étaient constitués au sein du C.F.I., celui des journalistes était particulièrement dynamique. Animé par Jacques Richet, il prenait quelques dizaines de jeunes résistants qui voulaient participer à la presse nouvelle, mais qui ne savaient trop comment s'y prendre et ressentaient le besoin d'une formation. On ne passe pas sans difficulté de la clandestinité à la vie civile. Depuis plusieurs mois déjà, ils font le siège des rédactions, demandent à des journalistes chevronnés de leur parler du métier, de relire leurs papiers, de les entraîner à écrire. Qui peut trouver le temps de le faire, quand l'actualité est folle et que le journal attend ? Il s'agirait d'organiser tout cela de manière moins empirique, de créer un véritable centre de formation.
En décembre 1945, Jacques Richet et Philippe Viannay définissent dans une note de quatre pages les objectifs qu'ils ambitionnent pour ce groupe. Le préambule mérite d'être rappelé : "Au sein de la jeune élite de caractère que la Résistance a révélée, il se trouve un certain nombre de jeunes gens qui veulent faire du journalisme. Ils ont pendant quatre ans créé, diffusé, au péril de leur vie, une pensée libre et désirent continuer à le faire. Pour cela, il est nécessaire qu'ils apprennent leur métier car ce qu'ils savent n'est qu'une technique de guerre. Apprenant leur métier, ajoutant à leur exceptionnelle valeur morale une grande compétence technique, ils seront pour le journalisme français un facteur important de renouveau..."
Au-delà de cette tâche urgente, ils envisagent déjà la suite : "Après avoir résolu le problème des jeunes gens issus de la Résistance, ilfaut assurer la pérennité du centre de formation ainsi constitué."
Les journalistes réunis rue de l'Université, hommes d'expérience, sont intéressés, séduits même, mais dubitatifs. Alors qu'aux Etats-Unis les écoles de journalisme ont depuis longtemps pignon sur rue, les tentatives faites en France avant la guerre ont toutes échoué, si l'on excepte les cours de la Faculté catholique de Lille. La profession dans son ensemble est sceptique. Trop de théorie, trop peu de pratique, dit-on. De la pratique ? Justement, Jacques Richet a élaboré un programme où la formation pratique tiendra la première place. Il y aura, certes, des cours de culture générale, car il n'est pas question de proposer aux journaux des reporters de choc analphabètes. Mais ils auront écrit et récrit des articles, ils sauront rédiger un titre, mettre en page une rubrique, ils auront travaillé sur le terrain, fait des stages dans les journaux... Ils sauront se débrouiller en anglais (et même, signe des temps, en russe !) et taper à la machine. En un mot, conclut Jacques Richet, "les élèves journalistes devront apprendre comment se fait un journal. Il faut que rapidement ils baignent dans l'atmos phère du secrétariat et de la salle de rédaction, qu'ils réalisent le plus rapidement possible un travail effectif."
Les caciques hochent la tête. Tout cela est excellent. Mais avec qui allez-vous réaliser ce programme ? Avec quels moyens ? Philippe Viannay répond : "Avec la profession. Les journalistes apprendront à enseigner, les journaux ouvriront leurs portes pour des stages, les organisations professionnelles de la presse patronneront et piloteront l'ensemble. Quant aux moyens financiers, la taxe professionnelle est faite pour ça. Mais personne ne nous la versera sur la foi de bonnes intentions. Il faut d'abord prouver que nous sommes capables deformer des journalistes, et l'argent viendra. "
Avec les gens de métier, l'enthousiasme est communicatif quand il est réaliste. Jacques Richet et Philippe Viannay trouvent ce soir-là les premiers appuis dont ils ont besoin, en particulier auprès de Léon Rollin et de Raymond Manevy.
D'emblée, trois principes fondamentaux ont été posés, qui resteront la règle d'or du Centre. D'abord, recruter des jeunes gens qui veulent devenir des journalistes et qui sont faits pour ce métier. Ensuite, leur donner, sur un fond solide de culture générale, une formation professionnelle qui les rendra immédiatement efficaces dans un journal. Enfin, réaliser ce programme avec l'aide et sous le contrôle de la profession.

Le but en neuf mots
L'assemblée constitutive du Centre de Formation des Journalistes se tient, le 11 juillet 1946 au siège du Centre de Formation Internationale, au 13 de la rue d'Aguessau (près de la Madeleine), qui sera sa première adresse. Les membres fondateurs sont tous des hommes de presse. Deux représentants des employeurs : Albert Bayet, président de la Fédération nationale de la presse française, et Claude Bellanger, président du Syndicat de la presse parisienne. Trois délégués des syndicats de journalistes : Eugène Morel (secrétaire général du Syndicat national des Journalistes), André Sauger (secrétaire général des journalistes CGT) et Pierre Descaves (Force Ouvrière). Trois journalistes-"patrons" de journaux : Léon Rollin, Directeur de Libération, Paul Hutin-Desgrées, directeur de Ouest-France, et Henri Massot, administrateur de Paris-Presse. Trois représentants du Centre de Formation Internationale : Philippe Viannay, Jacqueline Borgel et Jacques Richet.
Le Centre définit son but en neuf mots "le recrutement et la formation professionnelle des jeunes journalistes." Dans sa concision et sa simplicité, cette définition est moins anodine qu'il n'y paraît. Le terme de "recrutement" va marquer de manière indélébile l'esprit dans lequel sera toujours conçue la sélection d'entrée au Centre, malgré ses transformations au fil des années. Il ne s'agit pas uniquement d'évaluer les qualités intellectuelles et les connaissances d'un candidat, mais aussi et surtout ses aptitudes professionnelles, et sa passion du métier. "Nous ne devons pas nous efforcer de découvrir des gens capables de suivre les cours du Centre, mais des gens capables de devenir journalistes" dira Jacques Richet dans son rapport moral de 1953. En ce sens, l'entrée au CFJ constitue, dès ses débuts, et aujourd'hui comme autrefois, une sorte d'"embauche" dans la profession.
Ce 11 juillet 1946, Léon Rollin devient le premier président du Centre, Philippe Viannay et Pierre Descaves sont vice-présidents. Henri Massot trésorier. Et Jacques Richet secrétaire général.

Un atelier de nomades
Les premiers "élèves journalistes" du Centre ne ressemblent guère à ceux d'aujourd'hui. Ils sortent tous des rangs de la Résistance. L'une, arrêtée par la Gestapo de Lyon et emprisonnée à Montluc, où officiait Klaus Barbie, s'est retrouvée à dix-huit ans au camp de concentration de Ravensbrück. L'autre a participé à l'expédition de Norvège (la "route du fer"...), et aux deux débarquements qui ont libéré la France, en Provence et en Normandie... Ils viennent de mouvements, de réseaux, d'organisations différents : Combat, Défense de la France, Libération, Alibi, les F.F.I, les F.F.L., l'Armée secrète... Ils ne se connaissent pas du tout. Ils se sont rencontrés avec d'autres, rue d'Aguessau, au Centre de Formation Internationale. Ils avaient appris qu'on s'y occupait de l'avenir professionnel des jeunes résistants. Ils sont venus frapper à la porte.
Certains ont vingt ans, d'autres plus de trente. Les uns ont une licence de lettres ou de droit, d'autres un certificat d'études primaires. Presque tous doivent gagner leur vie. Certains sont déjà journalistes, d'autres sont employés de presse, enseignants, militaires... Leurs études ont été perturbées, quand encore ils ont pu les poursuivre. Ils connaissent mieux l'action clandestine que la quête de l'information, la rédaction d'un tract que celle d'un article. Ils veulent devenir journalistes pour faire une presse nouvelle, effacer le souvenir des journaux qui ont paru pendant l'occupation. Ils sont enthousiastes, prêts à travailler dur pour apprendre leur métier. Et modestes comme tous ceux qui se sont rudement frottés aux réalités.
Le Centre des premières années ressemble plus à un grand atelier de nomades qu'à une école. De la rue d'Aguessau à la rue Silvestre-de-Sacy, de la rue Saint-Merri au Faubourg Poissonnière, la petite troupe rassemblée autour de Jacques Richet se réunit où elle peut, mais toujours dans le quartier de la presse. Le premier cours de secrétariat de rédaction aura lieu, en 1946, dans la grande salle de rédaction de Libération. Rue du Louvre, déjà...
A partir de 1949, le Centre trouvera un asile plus durable au 18, rue d'Enghien, sous les toits, là où s'entassaient naguère les archives du Petit Parisien... et au-dessus des locaux des Témoins du Christ de Montfavet, une secte florissante à l'époque. Pour la première fois, les élèves y disposent d'une salle de travail rien qu'à eux, ouverte pendant la -journée, "et où ultérieurement sera installée une machine à écrire", annonce le premier bulletin d'information du Centre. Ils y trouvent les journaux parisiens et l'embryon d'une bibliothèque spécialisée qui, au départ, compte 37 volumes... Un téléscripteur de l'AFP y est installé dont le cliquetis, désormais, accompagnera les séances de travaux pratiques. Les téléscripteurs de l'époque sont à ceux d'aujourd'hui ce qu'un tracteur est à une voiture de formule 1. Mais Jacques Richet et ses camarades regardent, fascinés, les dépêches qui arrivent de Toulouse, d'Alger, de Washington, de Moscou, et qui les relient au monde, qui les mettent à égalité avec les "vrais" journalistes.
Les cours ont lieu en fin d'après-midi ou le soir, après la journée de travail où l'on gagne sa vie. Jusqu'au début des années soixante, quand des bourses permettront des études à plein temps pendant la journée, les cours se poursuivront souvent tard dans la soirée, parfois avec des anciens qui viennent "raconter", et qu'on interroge avidement...

La culture de l'actualité
Le programme du CFJ pour 1947-1948 donne une idée de ce qu'était la formation du Centre à ses débuts. En dehors des fondateurs qui, tous, payent de leur personne, plus de cinquante journalistes et spécialistes viennent déjà y enseigner. En première comme en seconde année, le programme comporte environ soixante-dix cours, sans compter les cours de langues.
En première année, Louis Martin-Chauffier, du Parisien Libéré, consacre deux cours au style journalistique, et Pascal Pia, directeur de l'agence Express, ancien rédacteur en chef de Combat, deux autres cours à "l'information en elle-même". Leroux, de l'Intransigeant, traite du fait divers, Henri Danjou, de France-Soir, du grand reportage, Roger Massip, du Figaro, de la politique étrangère, Georges Garreau, de Paris-Presse, de la politique intérieure. Le droit de la presse se taille la part du lion, avec dix cours professés par Lucien Solal et Fernand Terrou. L'histoire occupe huit séances, avec William Lapierre et Philippe Viannay.
On est frappé, dans ce programme, par la place accordée à la culture économique et sociale, qui n'était pas le fort des journalistes - très "littéraires" encore - de l'époque. C'est le désir de Jacques Richet, qui défend l'idée d'une "culture de l'actualité" et qui, avec perspicacité, prédit : "Le journalisme économique prendra dans la presse de plus en plus d'importance. Tous les journalistes doivent avoir une culture économique de base." Dès la première année, dix cours y sont consacrés, et dix-huit en seconde année. On y étudie la géographie économique, le commerce international, les banques, les syndicats, la sécurité sociale... Les salaires et les prix sont traités en contrepoint par des représentants de la CGT et du CNPF, chacun sa séance... Le plan Monnet est présenté par l'ancien chef de cabinet du "père de l'Europe". Les industries nationalisées par Vernier-Palliez, de la Régie Renault. François Bloch-Lainé, directeur du Trésor au ministère des Finances, explique en quatre séances les mécanismes budgétaires, le rôle de l'Etat dans la vie économique et financière.
Les leçons sur la technique professionnelle sont suivies de travaux pratiques, mais force est de constater que cette partie de l'enseignement est loin encore d'occuper la place qu'elle aura par la suite. La plupart des cours sont des conférences qui pourraient aussi bien se tenir dans un institut universitaire. Cela est dû en partie à la difficulté de dénicher alors des journalistes qualifiés et capables, non seulement de parler de ce qu'ils font tous les jours, mais de concevoir à partir de cette expérience un programme de formation professionnelle.
Le secrétariat de rédaction, spécialité un peu dédaignée à l'époque et à laquelle le Centre redonnera par la suite, avec Louis Guéry, ses lettres de noblesse, n'a droit cette année-là qu'à deux cours en première année et deux en seconde année. L'enquête, devenue aujourd'hui un des chevaux de bataille du Centre, n'est traitée qu'en une séance par Raymond Millet, du Monde. On ne parle encore que du "grand" reportage pas du reportage tout court. La rédaction des brèves, des filets, des moutures, la rédaction des titres n'ont pas les honneurs du programme... Et il n'est même pas question de radio. La presse écrite jouit encore d'un monopole absolu. Et le CFJ est encore à la recherche de son équilibre.
Peu après sa fondation, il a fusionné avec un groupe d'universitaires qu'anime Fernand Terrou, le Centre d'études scientifiques de la presse (qui deviendra par la suite l'Institut français de presse). Pour le président Léon Rollin, cette fusion devait éviter au CFJ de tomber dans un professionnalisme étroit. De son côté, le groupe de Fernand Terrou voyait dans cette association l'occasion d'élargir son audience et de se raccorder à l'objet de ses études : la presse.
Philippe Viannay écrira, beaucoup plus tard : "En un grand rêve, digne du siècle des lumières, (Léon Rollin) projetait une sorte de temple du journalisme où seraient mariées une recherche scientifique et la formation de la jeunesse à l'exercice du métier". L'idée est belle, mais prématurée. Le CFJ, qui ne tient pas encore sur ses jambes, doit d'abord se faire accepter par la profession et lui prouver son utilité. L'Université séculaire, imbue de ses traditions, n'est pas prête encore à s'ouvrir aux réalités professionnelles. Le mariage des deux Centres ne durera pas deux ans. En février 1949, chacun reprend son autonomie. Vingt ans plus tard, ayant assuré et affirmé son identité, le Centre de Formation des Journalistes conclura des accords avec l'Institut des Etudes politiques, et par la suite avec d'autres établissements universitaires. A ses débuts, il lui fallait d'abord convaincre les journalistes, et ce ne fut pas la tâche la moins ardue.


Jacques Richet, premier secrétaire général du CFJ (debout, à droite) avec une des premières promotions du Centre, en 1947. A l'époque, les élèves avaient souvent plus de 30 ans. Photo : DR.


"En quinze leçons, sans doute ?"
Evoquant la création du CFJ, Léon Rollin, président du Centre, dira en 1953 : "Notre initiative recueillit immédiatement l'appui de tous les syndicats professionnels, ceux des patrons et ceux des journalistes". Formellement, c'est vrai. Mais la profession dans son ensemble mettra des années à admettre la nécessité et même l'utilité de la formation professionnelle. Si les dirigeants des organisations patronales et syndicales sont plus ou moins acquis, la majorité des journalistes et des rédacteurs en chef continuent à professer que le métier s'apprend uniquement "sur le tas", pas dans une école.
A la fin de l'année 1951, Jacques Richet écrit dans son rapport moral : "Nous rencontrons sur notre chemin un traditionnalisme professionnel qui se réfugie dans des sophismes faciles tels que : « On naît journaliste », « Le journalisme ne s'apprend pas », ou avec une légère concession : « Le journalisme ne s'apprend qu'au marbre ».
Raymond Manevy, successeur de Léon Rollin à la présidence du Centre, dira les choses en termes moins diplomatiques : "Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, la naissance du Centre de formation des journalistes ne fut pas saluée dans la profession avec beaucoup d'enthousiasme. Elle suscita plus de ricanements que d'approbations. Le but que nous nous proposions : servir à la fois les journalistes et le journalisme en substituant au régime du hasard et de la recommandation un système rationnel basé sur le contrôle des aptitudes et des connaissances, ne fut généralement pas compris". "Que de fois, poursuit Raymond Manevy, nous a-t-on dit dans les salles de rédaction : Rochefort, Jules Vallès, Séverine, Clémenceau ne sortaient pas d'une école de journalisme... Et que de fois avons-nous répondu : "Plantin, Elzévir, Garamond, Didot... et Estienne ne sortaient pas de l'Ecole Estienne. Est-ce une raison pour envisager la suppression de celle-ci ?" De toutes les batailles que nous avons menées, celle-là, croyez-moi, fut la plus pénible ".
Dans les journaux, la naissance du Centre avait été à peine signalée. Il y avait bien eu, en 1950 quelques compliments du Figaro admettant que le journalisme est "une profession qui s'apprend comme les autres" et que le CFJ. n'y réussissait pas trop mal. Mais on avait lu aussi des articles teintés d'un scepticisme condescendant. En voici un échantillon, rédigé par un chroniqueur parisien au style à la fois fielleux et ampoulé (que nous allégeons) : "Figurez-vous qu'ils (les fondateurs du Centre) ne cherchent pas à encombrer la place et la presse publiques d'un personnel accru de journalistes fervents et superflus (...) L'intention est aussi louable que judicieuse. Reste à se demander s'il n'y pas déjà trop de journalistes aux portes des journaux - et des deux côtés de ces portes - et si une invasion constituée par les recrues exaltées et savantes du Centre de Formation des Journalistes n'est pas, à divers égards, dangereuse".
Il y aura encore, dans les années suivantes, quelques barouds d'honneur de la vieille garde des journalistes "de cape et d'épée". Tel Jérôme Gauthier, du Canard enchaîné, cherchant au Centre une maladroite querelle à propos d'un questionnaire adressé aux directeurs de journaux, qui ironise : "Former un journaliste ? En quinze leçons sans doute ?. Et d'interpeller son vieil ami Raymond Manevy, le mettant au défi de jamais sortir un Albert Londres de "son Centre". Depuis lors plusieurs anciens élèves ont obtenu le prix Albert-Londres. Et quelques-uns des meilleurs enquêteurs du Canard enseignent au Centre...
A ce type de journalistes, qui ne croient qu'à la plume flamboyante et vengeresse du polémiste, la nécessité du Centre ne paraîtra jamais évidente et de fait, ces journalistes-là n'ont pas besoin du Centre pour ferrailler. Mais faire un journal de A à Z, communiquer de l'information, cela s'apprend et la profession commence à le comprendre. Au fil des années, en voyant travailler et en mettant à l'épreuve les jeunes gens venus de la rue du Louvre, les inconditionnels de la formation sur le tas rendront les armes, les uns après les autres. Sauf ceux qui voient en eux des concurrents dont la compétence les inquiète...

Le naufrage du Rollon
Le 12 avril 1953, le Rollon, un deux-mâts de quinze mètres, quitte Palma de Majorque à destination de Bandol. A son bord, sept hommes, dont Jacques Richet, secrétaire général du CFJ. Le bâtiment disparaît, corps et biens, dans une terrible tempête, le 15 avril. Le naufrage fera la une de tous les journaux pendant une semaine. Les recherches entreprises par la marine et l'aviation resteront vaines.
Jacques Richet allait avoir 29 ans. Pour le Centre, le choc est brutal, la perte énorme. Malgré sa jeunesse, il avait su s'imposer au monde sceptique de la presse par sa ténacité et son sérieux. Ses "élèves" des premières promotions du Centre - souvent plus âgés que lui - perdent un soutien et un modèle. Ce qu'ils disent de lui est éloquent. "C'était un maître, non celui qui intimide mais celui qu'on respecte, non celui qu'on craint mais celui qu'on ne veut pas décevoir". "Il disait : allez-y. Je vous fais confiance". "Chacun se sentait aidé, soutenu dans ses efforts". "La première fois que je l'ai vu, j'ai pensé qu'il était pur". "Il voulait une presse propre, honnête, bien faite".
Avant de quitter Paris pour ces fatales vacances de Pâques, Jacques Richet avait rédigé un éditorial pour le Bulletin d'information du Centre. L'article était intitulé "Réfléchir son journalisme". Les circonstances en font un testament : "Quand nos élèves terminent leur cycle d'études complet, après deux années d'un travail harassant, nous leur disons : si vous ne devez retenir qu'une seule chose de la formation reçue au Centre, que ce soit la nécessité de vous pencher tous les jours sur votre métier. Ne vous contentez pas de laisser aller votre talent et votre technique. Faites votre travail, mais tous les jours, réfléchissez votre journalisme. Vous avez choisi un métier où l'on ne cesse d'apprendre que lorsque l'on cesse de pratiquer. (...)
Le journaliste ne doit-il pas traquer cette vérité que tant d'écrans s'efforcent à dissimuler à la grande masse du public ? Le journaliste ne peut prétendre avoir trouvé une fois pour toute la vérité. Tous les jours il part de nouveau à sa découverte. Les idées préconçues ne doivent en aucun cas (...) prendre le pas sur sa recherche de l'information. (...) La curiosité du journaliste devient entièrement valable lorsqu'elle va de pair avec la curiosité et les inquiétudes de l'homme
".
Quelques mois auparavant, Jean Guéhenno avait dit aux élèves du Centre : "Ce que j'admire tout justement en vous, c'est que vous ayez choisi de faire votre métier de ce qui n'aura été que le luxe facile d'une vie comme la mienne, sans crainte des contradictions, des conflits qui peuvent naître entre le besoin de manger et le besoin d'être vrai, entre le pain et la liberté. Vous avez décidé de gagner votre vie au service même de la vérité... Je ne pense pas qu'on puisse prendre un plus grand parti".
Certains pensent que le Centre, encore fragile, ne survivra pas à la mort de Jacques Richet. C'est compter sans Claire Richet, sa femme. Enfant de la Résistance elle aussi, elle a été une des premières élèves du Centre. Après la disparition de l'Aube, où elle travaillait, elle avait commencé à seconder son mari, s'occupant d'une tâche ingrate et essentielle : la collecte de la taxe d'apprentissage qui, depuis 1947, permet au Centre de vivre. Raymond Manevy, qui a succédé à Léon Rollin et à Pascal Pia à la présidence du Centre et d'autres membres du Conseil, la pressent de prendre la succession de Jacques Richet. Philippe Viannay, quoique absorbé par des tâches multiples, rejoint le Centre pour l'épauler et ne quittera plus la maison. Les enseignants resserrent les rangs autour d'elle, à commencer par deux journalistes de premier ordre, Bernard Voyenne et Raymond Blain, qui depuis deux ou trois ans, bâtissent à partir de zéro les fondations et la structure d'un enseignement du journalisme qui demeurent valables aujourd'hui.
Le 13 octobre 1953, le Conseil d'administration unanime désigne Claire J.-Richet comme secrétaire générale du Centre de Formation des Journalistes. Elle le restera pendant trente-deux ans.

Le métier dans la peau


A la mort de Jacques Richet, en 1953, le Centre compte une cinquantaine d'anciens élèves, qui travaillent tous dans la presse. Un quart dans des quotidiens parisiens : France-Soir, Le Monde, Combat, Le Parisien libéré, Paris Presse... Un autre quart dans des périodiques publiés à Paris, de La Vie catholique illustrée à La Vie des Métiers en passant par Elle ou L'Auto Journal. Un quart encore dans la presse régionale, quotidienne ou périodique : L'Est républicain, Le Midi libre, Le Pays briard, Le Provençal, La Nouvelle République, La Semaine de l'Oise... Les autres se partagent entre la radio (Radiodiffusion française, BBC) les agences, des services de presse, etc.
Nombre d'entre eux se sont déjà illustrés par des enquêtes et des reportages importants. Mais tous se sont fait remarquer par la rapidité avec laquelle ils sont, comme on dit aujourd'hui, devenus "opérationnels", et par leur savoir-faire dans le travail de tous les jours, si humble soit-il. C'est qu'on les attend au coin du bois, les "petits jeunes de l'école de journalisme". Certains vétérans pensent les voir afficher des prétentions de grands reporters ou de commentateurs politiques et dédaigner la "cuisine" quotidienne. Or, voilà qu'ils savent aligner des brèves bien tournées, sans un mot de trop, maîtriser vite et bien un paquet de dépêches, repérer sur une morasse un titre mal coupé ou une interversion de légendes...
Léon Bancal, directeur-rédacteur en chef du Provençal qui, en 1950, embauche deux jeunes gens sortant du Centre, les met à l'épreuve. Révision de la copie des correspondants, mise en forme de dépêches d'agence, compte rendus et petits reportages sur la vie locale, mise en page, rien ne leur est épargné. Deux ans plus tard, il écrit à la direction du Centre : "Dès leur entrée dans notre rédaction, ils ont été mis dans le bain, je puis même dire dans tous les bains... Si j'en juge par cette expérience, le Centre fournira chaque année à la presse une couvée de jeunes journalistes qui ne sont plus des apprentis. Leurs maîtres leur ont donné non seulement un complément sérieux de culture et de solides connaissances techniques, mais encore ces deux qualités sans lesquelles il n'y a pas de réussite et qui ne vont pas l'une sans l'autre : l'amour du métier et la conscience professionnelle."
Une petite brèche dans le mur des préventions contre la formation professionnelle... Ce mur demeure néanmoins solide. Les anciens élèves, qui se sont constitués en association dès 1952, sont parfaitement conscients qu'ils sont des pionniers et que la cause de la formation professionnelle repose sur eux. Dans les journaux où ils entrent, on les observe du coin de l'oeil, pas toujours avec bienveillance. Jour après jour, et dès le premier jour, ils doivent démontrer que leurs deux années d'apprentissage au Centre valent largement l'apprentissage "sur le tas".
Les fondateurs du Centre en sont tout aussi conscients. "Notre réputation est exactement celle de nos anciens élèves", dit la secrétaire générale Claire Richet. D'où l'attention de plus en plus minutieuse avec laquelle sont sélectionnés les nouveaux "apprentis".

Un jury qui embauche
Dans un des tout premiers numéros du Bulletin d'information du CFJ, on lit : "Le jeune journaliste, le futur stagiaire est d'ordinaire embauché par hasard ou par recommandation, mais ni le hasard heureux ni la recommandation efficace ne suffisent à provoquer la réussite. Le premier rôle d'une formation professionnelle adaptée aux besoins de la presse doit donc être un rôle de sélection".
Pendant les premières années du Centre, les principes de l'admission peuvent être définis cavalièrement en trois points. Primo : aucun diplôme ne donne automatiquement accès au Centre. Secundo : l'absence de diplôme n'interdit pas l'entrée du Centre. Tertio : sont admis à suivre les cours les jeunes gens qui veulent vraiment devenir journalistes et qui sont capables de le devenir. L'admission se décide principalement à partir d'une lettre de candidature, d'un curriculum vitae et d'un entretien approfondi avec chaque candidat. Il n'y a pas, jusqu'au début des années cinquante, d'autres épreuves. Une seconde sélection se fera d'elle-même, au cours de la première année. Beaucoup, ayant présumé de leurs forces, ou sous-estimé le travail qui leur sera demandé, abandonnent. D'autres seront écartés après l'examen de passage en seconde année. Les premières promotions du Centre compteront rarement plus de dix ou douze diplômés. Ce système restera en vigueur, dans son principe, pendant de longues années, mais l'augmentation régulière du nombre des candidats obligera peu à peu à renforcer les exigences de la première sélection.
En 1955, pour la première fois, plus de cent jeunes gens se présentent aux portes de la rue du Louvre, où le Centre vient de s'installer dans des locaux enfin suffisants. Une série d'épreuves écrites, assez simples encore, permettent désormais de juger sur pièces la culture générale, la connaissance de l'actualité, l'aptitude à rédiger... et l'orthographe. Un quart à un tiers des candidats sont éliminés par ce premier barrage. Les admissibles ont alors un entretien avec la secrétaire générale et deux enseignants qui s'efforcent - c'est toujours le cas aujourd'hui - de se comporter plutôt comme l'état-major d'un journal cherchant à embaucher un collaborateur que comme un jury d'examen. Il s'agit d'écarter ceux qui se sont fourvoyés, ou qui considèrent le journalisme comme un marchepied vers la littérature ou la politique. Il faut aussi, souvent, décourager ceux qui se font des illusions sur le métier. Il restera une quarantaine de jeunes gens qui entreront en première année. Jusqu'à la fin des années soixante, le nombre des admis non titulaires du bac restera important (plus du quart parfois) alors que de nombeux bacheliers ou licenciés seront refusés, ce qui illustre bien l'originalité des critères de sélection. Peu à peu cependant, avec la banalisation du bac, le nombre de candidats sans diplômes admis à l'examen d'entrée diminuera jusqu'à disparaître presque totalement.

Un terrain en friche
Après les tâtonnements des débuts, le programme du Centre s'est structuré et équilibré. Les exemples qui suivent donneront une idée de l'enseignement du Centre dix ans après sa création. Depuis 1948-1949, deux hommes, Bernard Voyenne et Raymond Blain, ont joué un rôle décisif dans la mise au point des cours de formation professionnelle de base autour desquels gravitent les cours spécialisés. Il fallait tout créer de toutes pièces. Alors que les futurs avocats ou médecins disposent depuis longtemps de bibliothèques entières, les journalistes ne possèdent sur leur métier que quelques centaines de livres, presque tous consacrés à l'histoire ou au droit de la presse. Alors qu'il existe pour l'apprentissage (et la maîtrise) de toutes les professions de solides manuels, on ne trouve sur le journalisme que quelques ouvrages rudimentaires, du genre "le journalisme en trente leçons", maigres recueils de "trucs" et d'anecdotes où l'on cherche en vain une méthode.
Bernard Voyenne a moins de trente ans lorsqu'il entre au CFJ comme responsable du cours principal de première année. Il a travaillé à Ce Soir, à Combat, écrit des livres politiques. Il sera le premier journaliste français à construire un véritable cours où il démontre que le journalisme est non seulement un art, mais un métier, avec une technique, et qui s'apprend. Dans les trente-six séances qu'il anime en première année (un bon tiers du total des "soirées du Centre"), il débroussaille d'abord méthodiquement l'immense terrain de l'information, avant d'en aborder le traitement. De la règle de Quintillien à la loi de proximité, de la mouture à l'enquête, de la rédaction du titre au cadrage d'une photo, tout est clairement défini, décortiqué, puis pratiqué. Lors de chaque séance, les élèves sont mis au pied du mur, au cours d'exercices rapides. En un quart d'heure, écrivez trois brèves avec les dépêches que voici... Rédigez en vingt minutes une quotidienne à partir du sujet suivant... un marronnier pour le journal de demain... Et donnez les noms des trois derniers vainqueurs du Tour de France, de cinq académiciens Goncourt et d'une de leurs oeuvres... Situez sur la carte muette ci-jointe Vladivostok, Lima et Kuala Lumpur... Entre deux séances, les élèves doivent réaliser des travaux plus substantiels. Un reportage sur le Salon de l'enfance, un tableau des positions des partis sur tel projet de loi. L'étude comparée du traitement d'un fait divers dans différents journaux. Et où peut-on trouver, à quel prix, une photo d'Albert 1er de Monaco, du palais de Cnossos, un portrait de Galilée ?

"L'an prochain c'est encore plus dur"
Sous ses airs de rondeur joviale, Bernard Voyenne maintient ses élèves en état d'alerte permanent. Il s'agit de leur apprendre, dès le début, que "la presse, ça presse", et que le Centre, c'est d'abord une école professionnelle.
Quant à ceux qui croient encore que le journalisme est une spécialité littéraire et qu'ils ont, eux, "une plume", ils sont vite ramenés à la modestie par les douze cours de Michel Chrestien, à la fois styliste et journaliste qui ne laisse rien passer : ni clichés, ni redondances, ni balourdises, ni affirmations gratuites. Les meilleures copies sont couvertes de "qu'en savez-vous ?", "ce mot ne convient pas", "biscornu", "pas dans le ton", "question postiche"... Iconoclaste, il se moque du patagon administratif et du ronron de la phrase classique. Pour faire bonne mesure, il douche les derniers Rouletabille qui auraient pu passer entre les mailles du filet : "Les journalistes ne voyagent pas. Ou très peu". En espérant bien que quelques-uns deviendront tout de même de grands reporters...
Les autres enseignants pratiquent eux aussi la démythification et la mise à l'épreuve permanente. En politique intérieure et étrangère, les étudiants ont certes le plaisir d'entendre et d'interroger les meilleurs commentateurs de l'époque : Georges Altschuler, Jacques Fauvet, Jean Sonkin, Yves Grosrichard, Bernard Lefort, Jean Ferniot, François Fejtô... Mais il n'est pas un cours où on ne leur répète qu'ils commenceront par faire des brèves. Pas un cours non plus qui ne soit assorti d'un article original à rédiger. Il en est de même pour l'histoire, le droit, l'économie, les rubriques spécialisées. On ne s'en tire jamais, comme en d'autres lieux, en prenant consciencieusement des notes sur "ce qu'a dit le prof". Le "Prof" c'est un "pro" et il veut un article. Chaque semaine, les élèves ont quatre ou cinq papiers à remettre, sans compter les colles périodiques.
Soumis à ce traitement de choc, certains, dès les premiers mois, retournent vers une Université moins exigeante, plus maternelle... Qui berce mieux les illusions peut-être. Ceux qui s'accrochent sont soumis à la fin de la première année à un examen de trois jours. Ils devront d'abord traiter complètement, par exemple à partir d'un paquet de dépêches, une catastrophe naturelle : mouture, encadrés, photos, carte, calibrage, maquette, correction d'épreuves... Rédiger deux autres articles, puis une mouture. Répondre à un questionnaire d'actualité. Traduire deux papiers tirés de la presse anglaise et américaine. Passer enfin huit examens oraux sur des sujets tirés au hasard en histoire, connaissance de la presse, anglais, politique intérieure, étrangère, techniques graphiques...
Tout cela pour s'entendre dire par les sortants de deuxième année : "L'année prochaine, vous verrez, c'est encore plus dur..."



Raymond Blain, professeur principal de 2e année, avec des élèves de la promotion 1957. De gauche à droite : Jean Raynal, Claire Richet, secrétaire générale du CFJ, Jacques-Louis Delpal, Raymond Blain, Bruno Melosci, Monique Dupuis, Bernard Pivot, Francis Lauga, Nicole Zand. Photo : DR.


Le marathon de Raymond Blain
Les quelques vingt rescapés admis en seconde année ont à peine terminé l'examen de passage, fin juin, qu'ils sont pris en main par Raymond Blain. Et il leur annonce qu'il n'y aura pas de vacances pour eux. Raymond Blain avait cinquante ans quand il fut nommé professeur principal de seconde année, en 1951. Il donnait déjà des cours depuis deux ou trois ans au Centre. Son expérience était considérable. Il était couvert de diplômes : lettres, sciences po, langues orientales... Il avait collaboré à L'Homme Libre, à l'Ere nouvelle. Il avait donné des cours de journalisme à l'Ecole des hautes études en sciences sociales à la fin des années vingt. Il était entré ensuite au Petit Parisien, où il allait devenir premier secrétaire de rédaction après être passé aux informations générales et à la politique étrangère. Pendant la guerre, il avait cessé de pratiquer le métier. A la Libération, il avait travaillé à Résistance, L'Echo de Normandie, Paris-Presse, Le Monde, soit à la rédaction en chef, soit aÙ secrétariat de rédaction. Encyclopédie vivante, pédagogue-né, passionné de son métier, il était fait pour former des journalistes. Féru de traditions et quelque peu vieille France, il avait en même temps quelque chose de ces instituteurs du début du siècle qu'on avait nommés les "hussards noirs de la République". Un bourreau de travail.
Trouvant trop courtes les deux années de formation, Raymond Blain s'emploie à occuper les vacances de ses futurs élèves. Dès la fin du mois de juin, chacun reçoit un paquet de ses légendaires feuillets, soigneusement calligraphiés par lui en rouge et bleu et tirés chez lui sur sa "Ronéo" à alcool où figurent cent sujets, dont trente-six devront être traités et lui être envoyés pendant les vacances, à des échéances précises. "Trois mois de répit en journalisme, cela n'existe pas", dit Blain. Il ne faut pas perdre la main. "Où que vous alliez, quoi que vous fassiez, vous trouverez toujours l'un de ces sujets à traiter. Confrontez les leçons que vous avez reçues (en première année) avec la vie. Interrogez les gens, scrutez les choses, étudiez les problèmes locaux et régionaux. Et revenez en pleine forme le ler octobre..."
Les quarante cours de Raymond Blain démarrent en effet, le premier mercredi d'octobre à 20 heures, sans introduction et sans théorie. Déjà, les premiers commentaires des travaux de "vacances", des exercices rapides, une nouvelle ration de feuillets polycopiés bleus et rouges pour les semaines suivantes. Les cours commencent à l'heure précise, s'arrêtent juste à temps pour attraper le dernier métro. Pas une pause pour reprendre son souffle. La théorie n'apparaît que le temps de commenter les travaux rendus, annotés et notés. Chaque soirée comporte trois, quatre, cinq exercices rapides, de dix minutes à une demi-heure. Compte rendus de conférences de presse données par les étudiants, billets, éditoriaux, moutures, synthèses. Relectures de morasses, calibrages, plans d'enquêtes, maquettes. Et des brèves, des brèves, des titres, des titres... Chaque semaine doivent être livrés une demi-douzaine d'articles, parfois réalisés en équipe.
Chaque année, Raymond Blain met sa coquetterie à dépasser le nombre de travaux pratiques réalisés l'année précédente. En 1956-57, il franchit avec jubilation, en mai, la barre des 500... Les étudiants éreintés le maudissent et l'admirent. Car le travail de forçat qu'il inflige à ses élèves, il se l'inflige aussi à lui-même en corrigeant minutieusement tous les travaux - dix mille copies dans l'année, souvent revues deux fois...
Un tel professeur ne pouvait pas ne pas marquer profondément les quelque douze promotions qui allaient passer entre ses mains. Au seuil des années soixante, cependant, il n'est plus vraiment l'homme de la situation. Certaines de ses positions pédagogiques commencent à dater.
Ainsi, Raymond Blain refuse obstinément tout article dactylographié, invoquant la nécessité d'une écriture lisible... De même, il est totalement opposé à l'idée de réaliser au Centre de véritables journaux-école, comme le souhaitent de nombreux étudiants. Enfin, homme de presse écrite exclusivement, il demeure fermé à l'évolution vers les techniques de l'audiovisuel, dont la nécessité devient pressante.
L'hégémonie jalouse qu'il exerce sur la formation de seconde année a conduit à une impasse. Le Conseil d'administration finit par trancher, en 1961, en se séparant de Raymond Blain. Beaucoup d'anciens élèves y voient alors une injustice faite à un homme auquel ils doivent l'essentiel de leur savoir-faire professionnel. Certains mettront des années à se réconcilier avec leur école. Avec le temps cependant, il apparaît que cette crise a ouvert la voie, dans l'enseignement du Centre, à des innovations devenues indispensables.



Une des premières conférences de rédaction de CFJ Information, autour de son rédacteur en chef Jean Sonkin (au centre, à droite) et de Louis Guéry, premier secrétaire de rédaction. Photo : DR.


L'odeur du plomb
La première et la plus importante de ces innovations sera la création du journalécole, CFJ Information. Le numéro zéro paraît le 28 octobre 1961. C'est une seule feuille grand format, imprimée recto verso, et conçue comme un quotidien du samedi. Le journal est composé aux Imprimeries Parisiennes Réunies, chez Seguin, Faubourg-Poissonnière. A quelques minutes à pied de la rue du Louvre. L'éditorial du numéro 1, publié le 11 novembre, annonce : "Chaque quinzaine, le vendredi, les élèves de deuxième année du Centre de Formation des Journalistes deviennent l'équipe rédactionnelle d'un journal quotidien."
La promesse sera tenue. Un vendredi sur deux, à 10 heures du matin, la rédaction se réunit autour du rédacteur en chef, Jean Sonkin, du Parisien libéré, après avoir lu les journaux et pris connaissance des dépêches de la nuit. Les grandes lignes du menu sont fixées, les tâches distribuées, et l'équipe se met au travail. Chaque service mijote sa rubrique, prend des rendez-vous, envoie des reporters "sur des coups". Les secrétaires de rédaction esquissent leur "monstre", sous l'oeil de Louis Guéry, du Nouvel Observateur, qui entrera bientôt dans l'équipe permanente du CFJ.
En fin d'après-midi, on s'y croirait... Les salles de cours de la rue du Louvre sont devenues une rédaction de journal. Coup de feu et coups de gueule. Cliquetis de machines à écrire. Coups de téléphone. Papiers en retard, papiers à récrire, papiers à couper. Maquettes à refaire. Coups de déprime : "On ne s'en sortira jamais...". Sonkin et Guéry, calmes, circulent entre les tables, rectifient un titre, raniment les énergies. Bien sûr qu'on s'en sortira. Un quotidien, c'est comme le soleil, cela ne peut pas ne pas paraître... Et l'on boucle, à l'heure, avant de se retrouver grisés, au marbre de l'imprimerie Seguin, le samedi matin.
Odeur chaude du plomb, typos virtuoses et forts en gueule, un brin narquois devant ces gamins encore gauches en face d'une forme qu'il faut lire à l'envers. On s'amuse à les mettre à l'épreuve. "Faudrait couper dix lignes, ça rentre pas...". Dix lignes ! L'apprenti secrétaire de rédaction cherche la "bonne" coupe, celle qui n'oblige pas à recomposer trois paragraphes et qui ne dénature pas l'article... Merveille de voir s'ajuster au point près les colonnes de plomb, les titres, les clichés. La morasse enfin, tapée à la brosse. Dernier coup d'oeil. "Bon ?" "Bon". "Allez, roulez !".
Quelques instants suffisent aux machines pour le modeste tirage du mince quotidien. Mais la leçon est complète, concrète, irremplaçable. Une journée durant, on s'est colleté avec l'actualité, les informations à dénicher, à vérifier, à compléter, à meitre en forme. Les brèves, les filets, les moutures. Les titres. Les calibrages, les détourés, les cadrages, les parangonnages... Et cette course contre la montre, ces dépêches qui tombent sans cesse, ce tapis roulant de la vie du pays et du monde qui ne s'arrête jamais, qu'il s'agit pourtant d'immobiliser et de mettre à jour jusqu'à la dernière minute.
Avec, à la fin, ce moment unique où l'on tient la feuille qui fleure bon l'encre fraîche et qui noircit les doigts, où l'on cherche avidement son papier, où l'on rouspète contre les coupes, avant de s'y résigner. On achète les confrères pour comparer la une. Le lundi, la rédaction se réunira pour discuter le travail. Il y aura des prises de bec entre rédacteurs et secrétaires de rédaction, comme dans tous les journaux. Il sera question de retards et de ratages, comme dans tous les journaux. Et l'on finira par se féliciter de l'idée qu'aucun confrère n'a eue, du bon titre qu'aucun "pro" n'a trouvé... Comme dans tous les journaux.



Au marbre de l'imprimerie Seguin, un samedi matin, dans les années soixante... Autour de Louis Guéry, les étudiants jettent le dernier coup d'oeil aux morasses de CFJ Information. Photo : DR.


Pour tous les goûts
Il faut dire sans forfanterie que, volume mis à part (les élèves de seconde année n'étaient guère plus d'une vingtaine dans les années soixante), CFJ Information soutenait très honorablement la comparaison avec les "vrais" journaux, ceux qui étaient en vente dans les kiosques. Certes, la formule rédactionnelle n'était pas toujours très homogène, et comment aurait-elle pu l'être avec une équipe d'étudiants où, par définition, les personnalités, les idées et les ambitions étaient très différentes ? Certains articles politiques semblaient s'adresser aux lecteur du Monde, tandis que les faits divers étaient traités plutôt au goût des clients de Paris-Jour. Le résultat était une image parfois surprenante, mais finalement très acceptable de l'actualité du jour, plus équilibrée même que celle de bien des journaux installés, dont les uns traitaient la politique par l'anecdote et dont les autres dédaignaient le sport et le fait divers.
Côté politique, les premiers numéros de CFJ Information nous replongent au coeur de la guerre d'Algérie, et à la veille de son dénouement. Titraille six colonnes dans le numéro 1 : "Les Algériens doivent prendre en main leur destin et cela aboutira à un Etat algérien, a affirmé de Gaulle" ... En pleine guerre froide aussi : "Berlin: tanks soviétiques et tanks alliés face à face".
Côté faits divers, on ne dédaigne pas le titre qui cogne, à la France-Soir : "L'assassin au taxi vert a tué pour soixante francs" - "C'est moi qui ai transporté les colis sanglants", avoue Jeanne Bordier... A l'occasion, on ne recule pas devant le "Je" du reporter. "A la mine d'Hayange, j'ai vu battre un coeur de fer"... "J'ai vu tuer des cellules au laser"... CFJ Information publie des interviews exclusives (Bourvil, Gaston Defferre, Miss France...), des enquêtes (La journée continue, Saint-Nazaire...) qui ne dépareraient pas un grand quotidien.
Très vite, le journal-école aura ses envoyés spéciaux... au-delà des limites du métro de Paris. Le premier téléphonera son papier de la Rochepôt, en Côte d'Or où, le 5 janvier 1962, d'innombrables convois routiers patinent sur le verglas. Un peu plus tard, une envoyée spéciale croira découvrir près de Melun le château où pourraient se dérouler les pourparlers décisifs avec le FNL algérien... Ce sera Evian. Mais bien d'autres journalistes, et chevronnés, se sont cassés le nez à l'époque sur ce secret d'Etat. A la veille des élections de 1967, CFJ Information aura des papiers de ses envoyés spéciaux à La Flèche (Sarthe), à Sens (Yonne), à Grenoble et à... Bobigny (Seine-Saint-Denis).
En 1964, antidote au parisianisme, on voit apparaître dans le journal-école une rubrique locale régulière, celle de Rouen. Par la suite, lorsque les effectifs des promotions se seront étoffés, de véritables rédactions détachées seront constituées pour réaliser une édition régionale avec l'aide de Ouest France, de La Nouvelle République, de Paris Normandie...
Parfois, l'actualité se charge de faire du jour prévu pour le journal école une journée historique. Ainsi, le vendredi 22 novembre 1963. En fin d'après-midi, alors que le numéro était très avancé, tombe la nouvelle: "On a tiré sur le président Kennedy", et peu après : "Le président Kennedy est mort". Tout est balayé. La "une" entière, refaite en deux ou trois heures, sera consacrée à l'évenement. Tout y est, dans une mise en page d'un équilibre remarquable, que ne renierait aucun professionnel. Il est vrai qu'avec Louis Guéry, le secrétariat de rédaction est devenu rue du Louvre, une science exacte, alors qu'on en est encore dans bien des journaux de France à la mise en page "à la ficelle"...
Un an plus tard, c'est l'actualité sociale qui se charge de pimenter le vendredi de CFJ Information. Le 11 décembre, simultanément, il y a grève de l'électricité, du métro et des autobus. On mobilise voitures et vélomoteurs pour amener tout le monde, se déplacer sur le terrain, aller chercher les dépêches de l'AFP?. La nuit tombe tôt : les étudiants travaillent à la bougie, à la lampe de camping. Le journal sortira...
Dès la première année du journal-école, les étudiants s'essaient, pour leur dixième et dernier numéro, à un nouveau format, le "tabloïd", encore rare à l'époque. Dès lors, chaque année, on terminera la série des quotidiens classiques par l'essai de nouvelles formules, la création d'un journal conçu ex nihilo. Le premier hebdomadaire, intitulé Sept Jours, paraîtra le 26 avril 1966. Il a été réalisé en "temps réel", comme tous ceux qui suivront, et auxquels chaque promotion donnera un titre nouveau : Zoom, La Brèche, Enjeu, Arcanes, La Galère... Celui qui paraît le 13 mai 1968 est un beau magazine de 64 pages baptisé Impact. A la une, un seul titre : "SORBONNE : LA CHUTE DU TEMPLE".

Les enfants de mai
Les vingt-cinq élèves du Centre qui terminent leurs études en 1968 vont vivre une aventure rare. Du 30 mars au 5 avril, ils sont en Tchécoslovaquie, invités par la Faculté de Journalisme. C'est le "printemps de Prague", la fête de tous les espoirs d'un peuple. Les étudiants venus de Paris passent une semaine fiévreuse avec leurs camarades tchèques, qui se voient déjà bousculant et rénovant la presse à la langue de bois qu'on voulait leur apprendre à faire. Ils passent des nuits entières à rebâtir leur pays en écoutant de la pop music et en buvant de la bière. Une élève du Centre les décrit : "...des jeunes qui s'ébrouent, qui grognent un peu, tout contents de leur nouvelle liberté, qui croient en la vertu de mots comme "démocratie", "libre discussion", "droit à l'information", et qui arriveront peut-être bien à leur donner un sens concret".
La promotion 1968 reviendra à Paris juste à temps pour y voir monter la vague insurrectionnelle de mai, où l'on brandira aussi comme des drapeaux les mots de liberté, de démocratie, de droit à la parole... A l'Ouest comme à l'Est, la jeunesse cherche à faire craquer les entraves de la société ancienne. Des étudiants journalistes ne pouvaient qu'être passionnément aspirés par ce tourbillon. Fait remarquable cependant, les élèves du Centre vivront les événements plus en journalistes qu'en activistes, du moins ceux de dernière année. Certes, pendant quelques semaines, ils passeront souvent plus de temps sur la rive gauche que sur la rive droite, leurs nuits seront courtes, et la belle ordonnance des cours s'en ressentira... Mais dans la semaine du 6 au 11 mai, au plus fort des émeutes et des barricades, la promotion sortante rédigera et mettra en page un hebdomadaire d'une superbe tenue, où l'information est abordée de front, mais sans céder au délire idéologique ambiant. Malgré mille difficultés, Impact sortira à la date prévue, le 13 mai, en pleine grève générale... Et les examens de passage en seconde année auront lieu, quoique dans certains cas réduits à un oral de contrôle.
Alors que l'autorité s'effondre et que le chaos règne dans des universités entières, l'année s'achève presque normalement au Centre de Formation des Journalistes. Jamais le contact ne sera rompu entre la direction et les élèves. Ce "miracle" s'explique. Conçu par des résistants, contraint de s'imposer à des journaux réticents, indépendant du gouvernement et de l'université, au service d'une profession par définition pluraliste, le Centre est encore perçu par nombre de ses élèves comme une "contre-institution" indépendante du pouvoir, des pouvoirs établis. A juste titre. Et eux-mêmes se considèrent comme des apprentis journalistes embauchés par le Centre plutôt que comme des étudiants "classiques". Du moins ceux qui ont compris l'esprit de la maison.
Il n'en est pas moins vrai qu'au fil des années, volens nolens, le Centre est devenu lui-même une institution, qu'il est désormais reconnu par la profession, par l'Etat, et que ses élèves sont désormais des étudiants à plein temps... Il connaîtra donc lui aussi, avec un temps de retard sur l'université, des périodes agitées. "Intéressantes", dit Philippe Viannay, qui n'oublie pas qu'il a été, lui aussi, un rebelle...
En juillet 1968, avec les représentants des élèves, l'Assemblée générale du CFJ adopte une "constitution" qui associe étroitement les élèves à la marche de la maison. Cela n'empêchera pas un conflit aigu d'éclater en 1970. A la suite d'une grève de solidarité déclenchée en février par les élèves du Centre avec les étudiants de l'Ecole supérieure de Journalisme de Lille, les professeurs du CFJ se fâchent et se mettent eux-mêmes en grève, estimant qu'on ne peut jouer à la roulette, sous prétexte d'autogestion, l'avenir de la maison et de la formation professionnelle. Du coup, les esprits se calment.
A la fin du mois de mai 1970, à Colleville, à deux pas des plages du débarquement de Normandie, le Centre organise deux journées de réflexion. Direction, enseignants, représentants des élèves, tout le monde est là. Il en sort un programme où, à l'étonnement de beaucoup, les élèves n'ont pas été les moins exigeants sur la sévérité de la sélection, l'intensité du travail et la rigueur du contrôle continu. Mais sur le plan pédagogique, la "réforme de Colleville" doit eaucoup aux idées de José de Broucker, lui-même ancien élève et enseignant depuis plusieurs années au Centre. A partir de 1971, il assurera pendant une dizaine d'années la direction des deux années du CFJ, et mettra en application un plan d'études d'une grande cohérence.
Les cours spécialisés (histoire, économie, anglais...) sont plus étroitement associés à la pratique professionnelle. La culture de l'actualité et la connaissance de la société (syndicats, justice, partis politiques, administration, entreprises, etc.) sont renforcés. Les séminaires, au lieu de se chevaucher tout au long de l'année, sont concentrés sur des périodes courtes de travail intensif. Enfin, et surtout, l'accent est mis d'une manière générale sur la recherche et le contrôle de l'information en un mot sur l'enquête, l'un des points faibles du journalisme français. L'ensemble est concrétisé à intervalles réguliers par des publications dont la forme va se diversifier de plus en plus : quotidiens et hebdomadaires bien sûr, mais aussi magazines, "features", numéros spéciaux à thèmes...
La guerre de 68-70 est finie. Le Centre continue.

1 commentaire(s)

lundi 12 avril 2010 15:29 par François Gomis
Bonjour, c'est la première fois que je vois une photo de Jacques Richet. Merci.

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