Interview de Julie Joly, directrice du CFJ


1 commentaire(s)
Publié le mardi 4 février 2014 par Marie-Lyse dans la catégorie L'actualité du CFJ
Interview de Julie Joly, directrice du CFJ

« Les apprentis ne sont pas des polyvalents bas de gamme »

Un peu plus d'un an après son arrivée à la tête du Centre de formation des journalistes, Julie Joly fait le point sur la politique de l'école et définit le « style CFJ ».

La première année d'exercice l'a confrontée à la rude refonte des programmes du CFJ : redéfinir un planning pour permettre aux étudiants de deuxième année de trouver « une plage pour bosser ensemble avant le tunnel des spécialisations ». Julie Joly précise sa stratégie.

Aujourd’hui, existe-t-il encore un « style CFJ » face aux écoles concurrentes ?
J’y réfléchis beaucoup en pensant à ce qui m’avait impressionné chez les Anciens du CFJ que j’avais croisés à L’Express. Notre spécificité ? Donner les bases d’écriture les plus rigoureuses pour que les diplômés aient du style et un ton mais conservent une vraie humilité. Au CFJ, nous soignons le collectif qui me semble capital dans les rédactions qui fonctionnent bien. Et puis, il y a la polyvalence, même si cela reste un peu utopique. Il est impossible de sortir du CFJ sans savoir manipuler une caméra, faire un montage, jouer avec les codes d’enrichissement numérique de base… Enfin, les étudiants sortent avec la capacité d’apporter des idées et d’être autonomes. Il faut que nos diplômés puissent aller dans les rédactions en sachant dans quelle économie ils travaillent. En sortant des spécialités, ils ont une connaissance poussée des outils. Même si je ne sais pas si, en treize semaines, on peut être un JRI accompli. En revanche, si des étudiants manifestent un talent de JRI, nous allons les coacher de près en évitant la dispersion. Le responsable fil rouge les accompagne, bosse le week-end avec eux pour les préparer aux prix…

Cette année, l’innovation majeure, c’est la Newsroom…
Pour la Newsroom, créée à la rentrée dernière, nous avons fait un an de recherche pour dénicher les meilleures innovations technologiques avec l’appoint d’une subvention importante de la Région Ile-de-France (200 000 euros). Nous avons installé une salle avec une table connectée à tous les studios, où l’on peut travailler air play (une connexion sans fil) avec deux écrans et huit fenêtres qui permettent à quinze étudiants de gérer l’actualité de concert. Cela décloisonne les cerveaux, y compris ceux des enseignants. La Newsroom a été lancée le 2 octobre et, deux semaines plus tard, nous avons couvert avec l’Ecole normale supérieure la Semaine de l’histoire qui avait pour thème les révolutions. Couvrir ces quatre jours de conférence a permis aux deux promotions de produire un contenu d’une extrême richesse. Nous avons créé une rédaction délocalisée à Normale Sup’ avec les étudiants de première année qui ont envoyé tous les sujets aux étudiants de deuxième année installés ici et qui ont géré tout ce contenu en produisant en prime des vidéos spécifiques. En radio, il y avait une émission de trente minutes quotidiennes en direct et, dans la Newsroom, ils ont construit un site en rajoutant liens, infographies, analyses d’archives et de photos… Malgré un démarrage éclair, le résultat fut étonnant avec une rédaction de 90 personnes. Le site est consultable sur Internet : www.semainehistoire2013.com

Les apprentis ne sont pas tous des boursiers

N’y a t-il pas un risque avec le système des apprentis, plus rentable immédiatement, de voir diminuer le nombre d’étudiants optant pour un cursus normal, notamment avec l’augmentation des coûts d’inscription ?
Revenons aux fondamentaux ! Sur 800 candidats, 45 sont admis sur concours. Nous donnons le choix alors entre la filière apprentissage (20 places) et le cursus normal. Beaucoup d’étudiants le demandaient et de nombreux médias offraient des places. Quand un candidat postule à l’apprentissage, nous avons un engagement : le proposer en priorité aux boursiers. Or nous constatons deux choses. L’argument financier n’est pas toujours premier car bien des boursiers refusent l’apprentissage. Par ailleurs, des non-boursiers le choisissent. En fait, ceux qui vont vers cette filière sont les plus âgés et veulent démarrer dans la vie active tout en étant formé. Si l’argument financier est vital pour certains, c’est surtout l’âge et la maturité qui sont déterminants. In fine, l’apprentissage n’est pas pour tout le monde.

Avec la crise de la presse, n’y a t-il pas le risque d’une quête de rentabilité et de voir grossir cet apprentissage?
Je ne mesure pas la rentabilité de l’école au nombre de CDI signés à la sortie ! Mon interrogation est simple : chaque diplômé est-il bien là où il voulait être ? Si je prends la promotion sortante, sur les 45 diplômés, l’une est en Tunisie et bosse pour un blog indépendant car elle est faite pour ça. Un autre repart comme correspondant pour La Croix en Chine car il est aussi fait pour cette fonction. Le CFJ ne fait pas des polyvalents bas de gamme. J’ai plus peur aujourd’hui pour les journalistes quadragénaires que pour les jeunes diplômés ! Même s’ils savent que leur rémunération n’aura rien à voir avec les années d’études, ils ont mille fois plus d’opportunités de carrière et de travail car ils sont armés pour passer plus facilement d’un média à l’autre et s’adapter aux évolutions techniques.

Certains étudiants reprochent parfois un manque de transparence dans l’école, notamment sur l’augmentation des frais de scolarité de l’année dernière…
Quand je suis arrivée, ce ne fut pas évident d’annoncer une augmentation des frais de scolarité de 40 % mais qui ne touchaient pas les étudiants qui passaient en deuxième année. Mais c’était inévitable. D’autant plus que nous étions l’une des écoles les moins chères par rapport aux écoles concurrentes. J’en ai donc parlé directement aux étudiants de première année. Ce qui ne nous empêche pas d’avoir deux tiers d’étudiants venus de province et deux tiers de boursiers, c’est-à-dire plus qu’en facultés, alors que nous n’avons aucune aide pour les financer. Quand on compare le CFJ d’hier à celui d’aujourd’hui, on oublie que nous avions une très forte subvention par la taxe d’apprentissage ce qui n’est plus le cas. A une époque, la taxe professionnelle rapportait 2 000 000 d’euros contre 500 000 aujourd’hui. De plus, le CFJ ne payait pas le loyer de l’immeuble : 450 000 euros par an. Et le Ministère a baissé sa subvention alors que nous avons augmenté nos vacataires et donc nos frais variables. Enfin, nous ne touchons pas de subventions de la Région ni d’aides de certaines universités. Il a donc fallu faire des économies et, par exemple, passer de trois à deux journaux-école. En bref, nous ne pouvions pas laisser le CFJ dans une situation de déficit chronique, il fallait absolument rester à l’équilibre.

L’équilibre financier est une contrainte saine

Pourquoi n’avez vous pas réagi à l’article du Canard enchaîné de juin 2013 qui évoquait des risques pour l’indépendance du CFJ, en vous présentant comme une simple marque du groupe Ablilways qui a pour principal actionnaire depuis 2011 la société d’investissement de la famille Mulliez (Auchan, Décathlon…) ?
J’aurais peut-être dû réagir. Le Canard a fait une confusion en parlant de Fabrice Davério qui est directeur général adjoint du CFPJ et pas du CFJ. Certes, notre nouvel actionnaire majoritaire est la famille Mulliez qui a posé des conditions, j’imagine, mais aussi apporté des moyens financiers. L’une des conditions était que les bénéfices ne revenaient pas au CFJ mais au Groupe. Cela dit, je ne vois aucun impact sur notre cursus : on ne forme pas des étudiants pour aller vendre des produits chez Auchan ! Quant au CFPJ, il n’a pas attendu ce changement d’actionnariat pour assurer des formations pour les médias mais aussi pour les entreprises, y compris sur le marketing. Le CFJ a un statut associatif et n’a donc pas d’actionnaires. Cette filiale associative est une chance car nous sommes adossés à un Groupe qui a un large champ d’activités et n’impose qu’une contrainte saine : l’équilibre financier. Pour le reste, jamais personne ne m’a imposé un stage de communication. Dans le conseil d’administration du CFJ ne siègent que des représentants des journaux. Quant à Marie Ducastel, la patronne du Groupe, elle me laisse une pleine autonomie.

Propos recueillis par Clarisse Feletin (1997) et François Cardinali (1982), vice-présidents de l'Association.








1 commentaire(s)

lundi 10 février 2014 14:01 par Claire-Hélène Toux
Je ne peux pas m'empêcher de sourire en lisant "mais elle est faite pour ça", "parce qu'il est fait pour ça". (bien que les questions et la précision des réponses soient intéressantes). C'est une triste conception des apprentissages (au sens d'apprendre ou d'acquérir des compétences) qui s'exprime là. Je tiens à rappeler des énoncés qui furent ceux de Claire Richet : elle utilisait souvent le mot "don" dans ses commentaires sur les fiches individuelles des étudiant-e-s du CFJ : le don, non pas comme ce qui serait donné au départ, mais comme ce qui, par l'expérience, le travail et les apprentissages, parvient à se révéler dans le temps de la formation. L'anxiété de Claire Richet (comme je l'interprète et sans me substituer à elle) était que les personnes recrutées, au delà de leurs motivations exprimées au départ, se "révèlent" et, je pense que les cursus avaient cette ambition. Les enjeux d'aujourd'hui, filières apprentissage ou cursus classique, semblent être pré-déterminés (même si les déterminations sont autres que celles qu'on pourrait croire). Je trouve que c'est dommage : au delà de la familiarisation avec le summum de la technologie, qu'est-ce qu'on ambition de faire apprendre au CFJ d'aujourd'hui ?

Publier un commentaire




Les codes HTML seront supprimés à l'exception des liens, du gras, de l'italique et du souligné.

 8 8 3 Recopiez le code dans le champ de contrôle

Pensez à votre adhésion

 

Suivez les Anciens sur...

Facebook Twitter RSS