Edouard Perrin, Prix Pulitzer : "La récompense d'un travail collectif"


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Publié le mardi 25 avril 2017 par Nejma Brahim dans la catégorie Nouvelles des anciens

Interview : un Ancien prend la parole

Pourriez-vous faire un bref rappel de votre parcours en tant que journaliste ?
Après avoir terminé mes études au CFJ, j’ai commencé avec les locales sur France 3. Je suis ensuite entré au service national de TF1 à Washington, j’ai été JRI pour France 2 à New York, puis à Paris. J’ai enchaîné avec Complément d’enquête, Envoyé spécial et maintenant Cash investigation.

Le travail collectif sur les Panama Papers vous a valu le prix Pulitzer, l’une des plus hautes distinctions journalistiques. Quel effet cela vous procure ?
Je suis très content de voir couronner cette démarche qui, je le rappelle, n’est pas seulement la mienne mais celle du consortium (ICIJ*, ndlr). Une démarche qui n’était pas du tout évidente il y a encore quelques années. Je suis donc fier d’y avoir pris part.

Est-ce là un aboutissement dans votre carrière ?
Non, je serais plus modeste que cela. La reconnaissance va surtout au consortium (ICIJ*), nous sommes nombreux à être récompensés avec ce Prix. Cela permet de reconnaitre qu’il est impossible de réaliser des enquêtes sans de nombreux et puissants appuis auprès de confrères basés un peu partout dans le monde. Surtout lorsqu’il s’agit de problématiques mondiales, complexes, qui rassemblent une quantité astronomique de données.

Quand et comment êtes-vous entré à l’ICIJ* ?
Je suis membre depuis 2013. Il s’agit d’une pure cooptation, dans le sens noble du terme. J’y suis entré de par mon travail sur les LuxLeaks, ce sont eux qui sont venus à moi. Cela fonctionne beaucoup par le réseau : j’avais collaboré avec la BBC pour le premier Cash investigation et l’un des journalistes m’avait vu travailler. Il faut également être prêt à s’ouvrir, à respecter les embargos qui vont nous lier, à partager des informations…

C’est grâce à cela que vous avez participé à l’enquête sur les Panama Papers. Un mot sur cette aventure ?

J’étais déjà dans le consortium quand on lançait un nouveau film pour Cash investigation. Par le biais d’une piste, j’en suis venu à m’intéresser à une structure qui avait des liens avec les Panama papers, sans même le savoir ! Je suis entré en lien avec les deux journalistes allemands dès le printemps 2015. Jusqu’en juillet de la même année, car je suis ensuite parti aux Etats-Unis pour un séjour au sein d’une université grâce à une bourse de journalisme. J’ai donc passé le relais à Benoit Bringer et suivi ça à distance. Mon thème de recherche était justement l’utilisation du journalisme coopératif face aux fuites de données massives. Une thématique complètement en lien avec les Panama Papers. C’était vraiment chouette !

Comment avez-vous gardé le secret, quand on sait que 109 rédactions réparties dans 70 pays différents étaient de la partie ?
On se tait, tout simplement. On fait très attention à ce qu’on évoque et avec qui. Il y a eu des circonstances assez cocasses : je me suis retrouvé en conférence de journalisme en Norvège, nous étions alors à mi-chemin dans l’enquête, et il y avait ceux qui savaient et ceux qui ne savaient absolument pas sur quoi on était.

Comment travaille-t-on avec autant de journalistes, de langues étrangères, de cultures à la fois ?
La langue commune était l’anglais, bien sûr. Côté outils, nous travaillions sur des plateformes sécurisées. Sur le plan humain, il y a parfois eu de petites tensions, mais pas de bataille d’égo. Des avis discordants sur la date de diffusion par exemple, chaque pays ayant un calendrier bien précis. Il faut accorder tout ce petit monde et c’est le rôle du consortium. C’est un gros troupeau de montons peu disciplinés qu’il s’agit de mettre dans la même direction.

Votre documentaire sur le sujet, intitulé « Panama Papers, le casse du siècle », a-t-il été bien reçu par le grand public ?
C’est d’abord une audience autour de 15%, qui nous a placés devant TF1 et qui est bien la preuve qu’on peut mettre un sujet comme celui-ci en première partie de soirée. Nous avons eu des retours très forts de la part des téléspectateurs avec, par exemple, beaucoup de replay derrière, des prises de contact, une grande résonance sur les réseaux sociaux…

Travailler sur un tel scandale à l’échelle mondiale peut s’avérer dangereux. Est-ce que vous ou d’autres journalistes avez été menacés ?
Nous, non. Mais il y en a eus ! Un partenaire espagnol a été poursuivi pour dénigrement, attaque à la marque, et menacé d’énormes dommages et intérêts par un groupe de presse qui détient El Pais. Dans nos contrées, ce sont surtout des menaces juridiques. Quand on est russe et qu'on enquête sur Poutine, ce n’est évidemment pas la même dimension qu’Edouard Perrin qui enquête à Paris. Mais l’avantage c’est que ces personnes-là, dans le contexte des Panama papers, n’ont pas diffusé seules. Tout est sorti de façon coordonnée, avec un écho décuplé. C’est une protection très importante pour les journalistes.

« Il faut vraiment que la défense des lanceurs d’alerte concerne aussi les journalistes », a déclaré Elise Lucet dans une interview, concernant votre mise en examen dans l’affaire des LuxLeaks. La liberté de la presse et l’investigation sont-elles en danger ?
Oui, elles le sont clairement. Les entreprises de presse peuvent être en danger économique et on peut tomber dans des affaires de privation de liberté, notamment pour les sources. Cela fait peser une nouvelle menace sur notre travail et sur ceux qui nous l’offrent, les employeurs. Mais surtout, quand on est en procès, on n’est tout simplement pas en train d’enquêter. On perd un temps précieux.

Quel regard portez-vous sur le journalisme, notamment d’investigation ?
Le journalisme d’investigation, je ne sais pas ce que c’est. C’est un pléonasme à mes yeux ! Le journalisme implique l’investigation, c’est une enquête à tous les niveaux. Sur ma vision de la profession, on nous a toujours dit que c’était la pire période, qu’il n’y avait plus d’argent, que le métier était en crise. En effet, je pense qu’on est à la fin d’un cycle. L’avantage avec les hécatombes, c’est qu’on laisse place à d’autres expériences pour se développer. Et il y en a de très convaincantes : le consortium, Mediapart, Les Jours, des collectifs de pigistes… Alors oui, il y a beaucoup de précarité, tout n’est pas rose. Mais il y a aussi beaucoup de tentatives et d’espoir.

Propos recueillis
par Nejma BRAHIM


*ICIJ : International Consortium of Investigative Journalists ou Consortium international des journalistes d'investigation en français


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